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Anciens du Collège Sainte-Marie de Sierck

La Défense nucléaire

La défense nucléaire de Jean KLEIN

 

 Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013

La mise en question de la dissuasion et les

perspectives d’un monde sans armes nucléaires

Jean Klein,

Professeur émérite de l’Université de Paris 1 (Panthéon-

Sorbonne),

Alors que la stratégie de dissuasion nucléaire faisait l’objet d’un

consensus entre les grandes formations politiques depuis la fin des

années 1970 et que les sondages d’opinion révélaient une large

adhésion des Français à ce mode de prévention de la guerre

pendant la période de l’antagonisme Est-Ouest, on assiste depuis

l’effondrement de l’ordre bipolaire à une mise en question du rôle

des armes nucléaires dans l’organisation de la sécurité et de la

défense de notre continent. Ainsi on fait valoir que la menace

venant de l’Est s’est estompée et que l’affaiblissement des capacités

militaires de la Russie ne justifie plus le recours à l’arme nucléaire

pour compenser la supériorité dont jouissait le Pacte de Varsovie

dans le domaine des forces armées et des armements de type

classique. Par ailleurs, on laisse entendre que la force nucléaire

stratégique (FNS) serait à la fois inopérante pour conjurer les

nouveaux risques auxquels est exposé notre pays et inutile dans la

mesure où la menace d’une agression contre la France se serait

évanouie. Enfin, le maintien en état et le développement des

systèmes d’armes nucléaires détenus par les pays nantis inciteraient

ceux qui en sont dépourvus à se doter de capacités équivalentes et

contrediraient les engagements pris par les Etats parties au traité de

non prolifération (TNP) ouvert à la signature le 1er juillet 1968.

A partir de ces prémisses, les contestataires de la dissuasion

nucléaire prônent soit un désarmement unilatéral, soit la

participation active de la France à une négociation dont la visée

ultime serait l’élimination totale des arsenaux nucléaires. Précisons

que la mise en question de la dissuasion et l’aspiration à un monde

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

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sans armes nucléaires n’est pas un phénomène propre à la France et

qu’à l’origine du mouvement dit « Global Zero » on trouve des

hommes politiques américains qui avaient adhéré sans états d’âme à

une stratégie de dissuasion fondée sur la « destruction mutuelle

assurée » et se montraient peu compréhensifs à l’égard des

« pacifistes nucléaires » dont les agissements étaient dénoncés

comme une atteinte aux intérêts de sécurité des Etats-Unis et de

leurs alliés. Il convient donc d’examiner les raisons qui les ont

incités à plaider aujourd’hui en faveur de l’élimination totale des

armes nucléaires et de s’interroger sur la pertinence des moyens

qu’ils proposent pour atteindre cet objectif. A cet égard, on ne peut

négliger les leçons de l’histoire et force est de constater que les

vicissitudes de la diplomatie du désarmement depuis la fin de la

seconde guerre mondiale n’inclinent pas à l’optimisme sur les

chances de voir s’instaurer un monde sans armes nucléaires dans

l’avenir prévisible.

Les illusions d’un désarmement général et complet.

La vision d’un monde sans armes nucléaires est ancienne et les

membres fondateurs des Nations Unies s’en sont inspirés pour

conjurer la menace que les armes atomiques faisaient peser sur

l’humanité après les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki.

Ainsi, la première résolution de l’Assemblée générale de l’ONU,

adoptée le 24 janvier 1946, avait confié à une commission où

étaient représentés tous les Etats membres du Conseil de Sécurité le

soin d’élaborer des formules garantissant l’utilisation de l’atome à

des fins exclusivement pacifiques. Le plan Baruch proposé par les

Etats-Unis et leurs alliés était censé répondre à cette exigence

puisqu’il prévoyait de confier à un organe supranational - l’Atomic

Development Authority - la gestion directe de toutes les activités

nucléaires autorisées : extraction du minerai d’uranium, production

de matières fissiles, applications industrielles, expériences en

laboratoire, etc…Une fois ce dispositif mis en place, on aurait

procédé à la destruction des armes nucléaires dont les Etats-Unis

avaient alors le monopole.

On sait que ce projet se heurta d’emblée à l’opposition de l’Union

soviétique qui ne pouvait admettre qu’une agence supranationale

dominée par des Etats potentiellement hostiles exerce des

compétences aussi larges dans un domaine essentiel pour son

développement économique et sa sécurité. En outre, en souscrivant

au plan Baruch, elle aurait dû renoncer à mettre au point l’arme

nucléaire ce qui l’eût placée en position d’infériorité par rapport aux

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

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Etats-Unis et pour gagner du temps elle répliqua par une

proposition tendant à l’interdiction d’emploi de l’arme atomique et

à la destruction préalable des stocks américains. Mais cette requête

était inacceptable par la partie occidentale car elle ne tenait pas

compte du rapport des forces qui s’était établi en Europe au

lendemain de la seconde guerre mondiale et se conciliait

difficilement avec le principe de la sécurité égale pour tous les Etats

participant au processus de désarmement. En effet, les Etats-Unis

avaient procédé à une démobilisation massive de leurs forces après

la chute du IIIème Reich et voyaient dans l’arme atomique un

moyen efficace pour contenir l’expansion du communisme à une

époque où les pratiques staliniennes avaient éveillé la méfiance des

Occidentaux sur les intentions pacifiques des dirigeants de Moscou.

Le rejet du plan Baruch en 1946 sonna le glas des espoirs que l’on

nourrissait en Occident sur les chances de l’instauration d’un

monde sans armes nucléaires. Au cours des décennies suivantes on

a assisté à l’élargissement du club nucléaire et à une course aux

armements qui s’est traduite par le perfectionnement incessant des

systèmes d’armes des deux protagonistes et l‘accumulation de

stocks gigantesques de charges nucléaires. Certes, des négociations

en vue de la limitation des forces armées et des armements se sont

poursuivies pendant cette période aussi bien dans le cadre de

conférences ad hoc que par le biais du dialogue stratégique soviétoaméricain,

mais elles n’ont produit que des résultats modestes et

n’ont pas mis un terme à la course quantitative et qualitative aux

armements les plus modernes.

Après la crise des fusées de Cuba en octobre 1962, qui avait failli

déboucher sur un affrontement direct entre les deux Grands, ceuxci

se soucieront moins de favoriser l’émergence d’un nouveau

système de sécurité collective par le biais du désarmement que

d’aménager le statu quo stratégique et de faire en sorte que

« l’équilibre de la terreur » qui s’était établi entre les deux camps de

la guerre froide ne soit pas rompu. A cet effet, l’accent était mis sur

des mesures tendant à contenir la prolifération des armes

nucléaires, à améliorer la communication entre adversaires en cas de

crise, à faire preuve de modération dans la compétition technostratégique

et à limiter les activités militaires dans des espaces ou

des zones géographiques déterminées. Cette nouvelle approche du

désarmement répondait à la logique de l’arms control (maîtrise des

armements), une doctrine élaborée aux Etats-Unis vers la fin des

années 1950 pour satisfaire aux exigences de la « coopérationDéfense

& Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

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compétition » avec l’URSS. Elle inspirera la pratique diplomatique

des deux Grands jusqu’à la fin de l’antagonisme Est-Ouest.1

Au début des années 1960, on a donc abandonné la perspective

d’un « désarmement général et complet » qui était au coeur des

pourparlers amorcés en 1955 dans le cadre du sous-comité de la

commission du désarmement des Nations Unies. La philosophie à

laquelle on se référait alors était celle d’un désarmement général,

progressif, équilibré et contrôlé et la visée ultime était l’élimination

des armes de destruction massive et la réduction concomitante des

forces armées et des armements de type classique à des niveaux

compatibles avec le maintien de l’ordre intérieur et la mise en place

d’un système de sécurité collective. Il s’agissait là d’un objectif

ambitieux et on pouvait douter de la volonté des Etats engagés dans

la guerre froide de consentir aux sacrifices de souveraineté

nécessaires pour l’atteindre. En outre, les négociateurs se heurtèrent

très tôt à un obstacle de taille : le contrôle de l’élimination des

armes nucléaires. En effet, les techniques de détection dont on

disposait à l’époque ne permettaient pas de garantir que tous les

stocks d’armes nucléaires détenus par les trois puissances

homologuées - Etats-Unis, Royaume-Uni et Union soviétique –

seraient détruits en application d’un accord de désarmement et que

des tierces puissance ne parviendraient pas à se doter de la bombe

par des voies détournées. C’est en se fondant sur ce constat que les

Etats-Unis proposèrent de mettre en réserve tous les plans de

désarmement général jusqu’à ce que les progrès accomplis dans la

mise au point de techniques de vérification efficace permissent d’en

discuter utilement. En attendant, il fallait créer par des mesures de

confiance l’atmosphère propice à la conclusion d’accords limités

dans les domaines où le contrôle était techniquement possible et

politiquement acceptable.2

En dépit de la réduction du champ du désarmement à l’adoption de

mesures partielles, on a persisté à se référer au « désarmement

général et complet » dans les résolutions de l’Assemblée générale

des Nations Unies et dans des accords internationaux comme le

TNP. Mais en pratique, les plans de désarmement général et

1 Voir notre article : « La théorie et la pratique de l’arms control. Bilan et

Perspectives » in Etudes Internationales, Volume XX, N°3, septembre 1989

(Numéro spécial : « Les études stratégiques : où en sommes-nous ? »).

2 Sur la problématique de la réglementation internationale des armements

depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nous renvoyons à notre

ouvrage : « Maîtrise des armements et désarmement. Les accords conclus

depuis 1945 » - Les études de La Documentation française, Paris, 1991.

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complet ne font plus l’objet de négociations multilatérales depuis

1964 et les recommandations faites en 1978 pendant la session

extraordinaire de l’Assemblé générale des Nations Unies en vue de

l’élaboration d’un « plan global de désarmement » n’ont pas été

suivies d’effet faute d’un accord entre les principales puissances

militaires.3 Par ailleurs, la conférence du désarmement (CD) de

Genève, qui demeure le principal organe de négociation

multilatérale, est paralysée depuis 1996, faute d’un consensus entre

les 65 Etats participants sur un ordre du jour et un programme de

travail. Ainsi, du fait de l’opposition de l’Inde, le traité d’interdiction

complète des essais nucléaires (TICE), n’avait pu être avalisé par le

CD et il n’a été ouvert à la signature qu’après avoir été adopté par

l’Assemblée générale de l’ONU, le 10 septembre 1996.4 Toutefois, il

n’est pas encore entré en vigueur, car les 44 Etats signataires dont la

ratification est requise pour lui faire produire effet n’ont pas tous

accompli cette formalité. Les Etats-Unis figurent dans ce nombre et

le Président Obama qui s’est illustré par l’évocation d’un « monde

sans armes nucléaires » dans son discours de Prague du 5 avril 2009,

n’a pas réussi jusqu’à présent à faire revenir le Sénat sur la décision

de rejet du TICE prise dix ans auparavant. Quant aux négociations

en vue de l’arrêt de la production de matières fissiles à des fins

militaires (FMCT ou Fissile material cut-off treaty) auxquels s’étaient

engagés les Etats parties au TNP à l’issue de la conférence

d’examen et de prorogation du traité en mai 1995, 5 elles sont

toujours dans les limbes. Comme les obstacles qui ont empêché la

conclusion d’un accord de désarmement général et complet dans le

passé ne seront pas levés de sitôt on ne laisse pas d’être surpris par

l’aplomb avec lequel les militants du « Global Zero » osent affirmer

3 Voir notre article : « L’ONU en quête d’un programme global de

désarmement » in « La crise du désarmement. La deuxième sessions

extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le désarmement

(1982) », Arès, Défense et Sécurité, supplément. N°1/1983.

4 Voir « SIPRI Yearbook 1997. Armaments, Disarmament and International

Security» - pp. 403-431.

5 Aux termes du document sur « les principes et les objectifs de la nonprolifération

des armes nucléaires et du désarmement » adopté le 11 mai 1995,

les Etats parties au TNP s’engageaient dans un premier temps à « mener à bien

la négociation d’un traité d’interdiction complète des essais au plus tard en

1996 et à ouvrir des négociations immédiates et à conclure à brève échéance un

traité non discriminatoire et de protée universelle interdisant la production de

matières fissiles à des fis militaires ». En outre, les Etats dotés d’armes

nucléaires étaient invités à poursuivre avec détermination la réduction de leurs

arsenaux, le but ultime étant leur élimination et la conclusion d’un traité de

désarmement général et complet sous un contrôle international strict et

efficace » - Voir « SIPRI Yearbook 1996. Armaments, Disarmament and

International Security » pp.563-573, 590-593.

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6

qu’un monde sans armes nucléaires a des chances de se réaliser à

l’horizon de 2030. 6

Les ambiguïtés du discours américain sur

l’élimination totale des armes nucléaires

L’évocation par les Quatre d’un monde sans armes nucléaires

L’idée d’un monde dont les armes nucléaires seraient bannies a été

lancée par quatre hommes politiques américains7 dans un article

célèbre paru le 4 janvier 2007 dans The Wall Street Journal sous le

titre « A world free of nuclear weapons ». A la différence des

promoteurs du mouvement « Global zero » créé l’année suivante, ils

se sont bien gardés de fixer une échéance pour la réalisation d’un tel

projet et ont mis l’accent sur l’adoption de mesures concrètes en

vue de consolider le régime de non prolifération. A leurs yeux, tout

devait être mis en oeuvre pour empêcher l’élargissement du club

nucléaire car la situation qui en résulterait serait moins stable que

celle qui prévalait pendant la période de la guerre froide. En outre,

il fallait conjurer le risque de l’accession à l’arme nucléaire

d’organisations terroristes qui n’hésiteraient pas à l’utiliser pour

réaliser leurs projets nihilistes. Toutefois, ils estimaient que des

mesures partielles de désarmement avaient peu de chances de rallier

les suffrages des Etats non dotés de l’arme nucléaire (ENDAN) si

elles ne s’inscrivaient pas dans la perspective de l’élimination totale

des arsenaux nucléaires prévue par l’article VI du TNP. Au cours de

la conférence d’examen du traité qui s’était tenue à New York, en

mai 2005, des controverses avaient surgi à ce propos entre les Etats

dotées de l’arme nucléaire et ceux qui en étaient dépourvus et la

conférence s’était achevée sans que l’on pût s’entendre sur un

document final abordant les questions de fond.8 Pour empêcher la

réédition de ces querelles lors de la conférence d’examen de 2010,

les quatre signataires de l’article du Wall Street Journal prenaient les

devants mais à leurs yeux l’évocation d’un monde sans armes

nucléaires avait surtout une valeur instrumentale au service d’une

stratégie pragmatique de lutte contre la prolifération. Ils ne se

6 L’échéance de 2030 pour l’abolition des armes nucléaires figure dans l’appel

lancé par les organisateurs de la conférence en faveur du « Global Zero » qui

s’est tenue à Paris du 2 au 4 février 2010.

7 Il s’agissait de George P. Shultz, Secrétaire d’Etat de 1982 à 1989, William J.

Perry, Secrétaire à la défense de 1994 à 1997, Henry A. Kissinger, Secrétaire

d’Etat de 1973 à 1977 et Sam Nunn, ancien président de la commission des

forces armées (Armed Services Committtee) du Sénat.

8 Voir « SIPRI Yearbook 2006 » pp. 608-618.

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7

départiront pas de cette attitude dans les textes qu’ils publieront

ultérieurement dans le même organe de presse9 et dans leurs

interventions à la conférence sur la sécurité de Munich en 2009 et

201010.

Même si leurs détracteurs les accusent de nourrir des chimères en

prônant un monde sans armes nucléaires ou d’entretenir l’illusion

que la renonciation à l’arme nucléaire par les puissances nanties

dissuaderait les Etats dépourvus de s’en doter,11 on ne saurait leur

reprocher d’avoir sous-estimé le rôle dissuasif des armes nucléaires

pendant la phase transitoire qui précéderait leur abolition. A cet

égard, l’article publié dans The Wall Street Journal au début de l’année

2010 est sans équivoque. L’accent est mis sur la nécessité de

préserver la sûreté et la fiabilité des armes nucléaires détenues par

les Etats-Unis et d’affecter des ressources importantes au

financement des centres de production et des trois laboratoires de

recherche existants : Lawrence Livermore, Los Alamos et Sandia. A

leurs yeux, les efforts déployés par les ingénieurs et les scientifiques

qui se consacrent à la modernisation de l’arsenal nucléaire ne doit

pas se relâcher aussi longtemps que la sécurité de la nation l’exigera.

En outre, leur expertise est essentielle si l’on veut créer les

conditions favorables à l’instaurait d’un monde sans armes

nucléaires et garantir sa pérennité par des mesures de détection, de

vérification et de prévention efficaces. En définitive, il faut tenir les

deux bouts de la chaîne et faire en sorte que le maintien d’une

capacité de dissuasion crédible au service de la défense nationale

puisse se concilier avec une coopération internationale en vue de

réduire les risques du nouvel âge nucléaire.12

9 « Toward a nuclear-free world » et « How to protect our nuclear deterrence »

parus respectivement dans The Wall Street Journal, les 15 janvier 2008 et 19

janvier 2010.

10 Voir le compte-rendu de ces débats dans la revue mensuelle « Europäische

Sicherheit » N° 3/2009 et 3/2010.

11 Voir notamment l’article de Harold Brown et de John Deutch : « The nuclear

disarmament fantasy » in The Wall Street Journal du 19 novembre 2007. Harold

Brown était Secrétaire à la défense dans l’Administration Carter et John

Deutch, directeur de la Central Intelligence Agency dans la première

Administration Clinton. De son côté, Michael Rühle, le directeur du centre de

planification du Département politique de l’OTAN, a stigmatisé les

propositions des quatre qui ne feraient qu’entretenir de faux espoirs et

délégitimeraient la politique de sécurité des Occidentaux : « Eine Welt ohne

Nuklearwaffen ? Die Forderungen der Realisten sind unrealistisch » in Neue

Zürcher Zeitung, 5/6 juillet 2008.

12 « How to protect our nuclear deterrent », The Wall Street Journal, 19 janvier

2010.

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

8

Ainsi une lecture attentive des prises de position des quatre met

clairement en évidence le caractère pragmatique de leur démarche

et le peu de cas qu’ils font de sa visée ultime, à savoir l’élimination

totale des armes nucléaires. Dans son intervention du 6 février 2009

à la conférence sur la sécurité de Munich, Henry Kissinger

reconnaissait que lui-même et ses collègues étaient incapables

d’imaginer la forme que revêtirait un monde sans armes nucléaires

et qu’ils s’étaient attachés en priorité à l’élaboration de mesures

vérifiables et susceptibles d’application immédiate. Usant d’une

métaphore chère au sénateur Sam Nunn, il avait comparé leur

démarche à celle d’alpinistes qui ont entrepris l’escalade d’une

montagne dont le sommet est enveloppé de nuages et qui ignorent

les obstacles auxquels ils seront confrontés pour l’atteindre. Il se

pourrait que ceux-ci soient insurmontables, mais le seul moyen de

s’en assurer était de commencer l’ascension. De même, il fallait

amorcer le processus du désarmement par des mesures limitées

sans trop se soucier s’il aboutira ou non à l’élimination totale des

armes nucléaires.13

Le discours de Prague du Président Obama

Le discours prononcé par le Président Obama, à Prague, le 5 avril

2009, présente des similitudes avec les positions des quatre dans la

mesure où il affirme « la conviction que l’Amérique recherche la

paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires » mais

concède que « ce but ne sera pas atteint rapidement et peut-être pas

de son vivant ». Comme eux il énonce des mesures concrètes qui

devraient favoriser la réalisation de ce programme et qui visent

aussi bien le désarmement et la maîtrise des armements que la lutte

contre la prolifération des armes nucléaires. Ainsi, le Président des

Etats-Unis préconise le renforcement des mécanismes chargés de

contrecarrer le trafic illicite des matières, équipements et

technologies susceptibles d’être utilisés pour la fabrication d’une

bombe, se prononce pour l’application de sanctions rigoureuses en

cas de non respect des obligations édictées par le TNP et appelle de

ses voeux l’organisation d’une coopération internationale

garantissant l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins

exclusivement pacifiques. Par ailleurs, il annonce la reprise des

négociations russo-américaines en vue d’une réduction des

armements stratégiques qui pourrait être une première étape sur la

voie d’un désarmement nucléaire auquel toutes les puissances

13 En l’occurrence, les quatre adhèrent à la maxime de Guillaume

d’Orange : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour

persévérer ».

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9

intéressées seraient associées ultérieurement. Enfin, il laisse

entendre que des dispositions seront prises pour réduire le rôle des

armes nucléaires dans la « stratégie de sécurité nationale » et qu’il

invitera les autres puissances à s’engager dans la même voie.

Toutefois, il met en garde ceux qui seraient enclins à interpréter

cette décision comme un geste de faiblesse et souligne que les

Etats-Unis maintiendront des capacités de dissuasion efficaces pour

tenir en échec tout adversaire direct et garantir la sécurité de leurs

alliés aussi longtemps que ces armes existeront.14

On conçoit que ce langage ait rassuré les dirigeants des pays alliés

qui ont salué le projet du Président américain même si certains

n’adhéraient que du bout des lèvres à sa vision d’un monde sans

armes nucléaires. Ainsi le Ministre français des affaires étrangères,

Bernard Kouchner, a déclaré que le discours de Prague comportait

des éléments positifs et que la France se tenait aux côtés des Etats-

Unis dans l’effort qu’ils entreprenaient en faveur du désarmement.15

Le Premier Ministre britannique, Gordon Brown, se montrait plus

enthousiaste et considérait qu’une réduction significative des armes

nucléaires mondiales pourrait intervenir à bref délai. Le Ministre

allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, ne

pouvait qu’applaudir dans la mesure où l’élimination des armes

nucléaires tactiques affectées à la défense du continent européen

répondait à l’attente de la majorité de ses concitoyens. Enfin, le

Ministre japonais des affaires étrangères, Hurofumi Nakasone,

appuyait fermement l’appel en faveur d’un monde sans armes

nucléaires et approuvait les mesures concrètes qui seraient prises à

cet effet.16

Dans le milieu des experts on prenait acte des engagements du

Président Obama tout en faisant observer que l’élimination des

armes nucléaires était une entreprise hasardeuse et qu’une réduction

drastique des arsenaux nucléaires pourrait avoir une incidence

négative sur la stabilité du régime de non-prolifération institué par

le TNP. Ainsi, Lawrence Freedman, professeur au King’s College

14 De larges extraits du discours de Prague ont été publiés dans la revue Arms

control today, Vol 39, N° 4, mai 2009.

15 A la Présidence de la République on avait des sentiments plus mitigés. Ainsi

Le Figaro du 10 avril 2009 fait état d’une note rédigée par la cellule

diplomatique de l’Elysée qui critiquait le discours de Prague et soulignait qu’en

matière de désarmement, la France n’avait pas de leçons à recevoir des Etats-

Unis.

16 Voir l’article de Cole Harvey : « Obama calls for nuclear weapons-free

world » - Arms control today, ibid

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

10

de Londres, estimait que la voie qui conduisait vers l’élimination des

armes nucléaires était semée d’embûches et que la passe la plus

dangereuse était celle qui précédait l’arrivée au but. C’est que la

réduction drastique des arsenaux des grandes puissances pourrait

affaiblir la crédibilité de la dissuasion élargie dont bénéficient leurs

alliés et partenaires. Lawrence Freedman n’en déduisait pas qu’il

fallait renoncer au désarmement mais attirait l’attention sur la

nécessité de garantir la sécurité de toutes les parties contractantes à

toutes les étapes du processus. Quant à l’élimination totale des

armes nucléaires elle soulevait des problèmes spécifiques dont la

solution n’était pas évidente et ne produirait pas nécessairement les

effets bénéfiques escomptés car l’histoire enseigne qu’il n’y a jamais

eu de « relation naturelle entre la paix et la diminution des niveaux

d’armement ».17

De son côté, Michael Rühle soulignait le contraste entre le discours

dithyrambique du président américain et les réalités d’un monde où

les puissances nucléaires continuaient de moderniser leurs arsenaux

et où les candidats à l’arme nouvelle poursuivaient leur dessein sous

le couvert de l’utilisation pacifique de l’atome. Ainsi le Président

Ahmadinejad saluait la vision d’un monde sans armes nucléaires

alors que l’Iran continuait d’enrichir de l’uranium et de se

rapprocher du seuil nucléaire. Par ailleurs, la Corée du Nord avait

procédé à l’essai d’un missile balistique quelques heures avant le

discours de Prague et ce défi à l’ordre international n’avait pu être

relevé, la Chine et la Russie s’étant opposés à l’adoption de

nouvelles sanctions par le Conseil de Sécurité. Le rêve d’un monde

sans armes nucléaires avait donc peu de chances de se réaliser et M.

Rühle retenait surtout du discours du Président Obama

l’affirmation selon laquelle les Etats-Unis resteraient une puissance

nucléaire aussi longtemps que d’autres détiendraient cette arme.18

Enfin, l’incidence du désarmement nucléaire sur les équilibres

stratégiques en Asie a également été examinée à l’occasion d’un

dialogue américano-japonais organisé par le Pacific Forum peu

17 « This new nuclear arms age has its own set of risks » par Lawrence

Freedman - Financial Times, 9 avril 2009.

18 Voir ses articles : « Nette Idee, schöner Traum. Eine Welt ohne

Atomwaffen ? Obamas Vorschläge klingen gut, werden aber kaum umgesetzt

können » in Suddeutsche Zeitung, 11 avril 2009 et « Kontinuität in der

americkanischen Nuklearstrategie » in Politische Studien, N° 427, septembreoctobre

2009

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11

avant le discours de Prague.19 Il en ressort que, contrairement à une

idée reçue, les Japonais n’applaudiraient pas nécessairement à une

réduction drastique des capacités nucléaires russes et américaines si

celle-ci devait se traduire par un affaiblissement de leur sécurité face

à la Chine. A leurs yeux, le désarmement n’avait de sens que si

toutes les puissances nucléaires y participaient et acceptaient des

réductions équivalentes à celles des deux protagonistes. En

attendant, ils émettaient le voeu que les Etats-Unis informent leurs

alliés asiatiques - le Japon et la Corée du Sud - de leurs intentions en

la matière et les associent à l’élaboration de leur stratégie nucléaire

(Nuclear posture review) afin de dissiper tout malentendu sur la

pérennité de la garantie qui leur était offerte.

La contestation de la dissuasion sous la présidence de

Nicolas Sarkozy

Si l’on fait abstraction des prises de position d’organes et de

mouvements d’Eglise tels que la commission Justice et Paix et la

section française de Pax Christi20 et des actions menées par le parti

Europe Ecologie/Les Verts, la revendication d’un monde sans

armes nucléaires ne concerne qu’une fraction restreinte de l’opinion

française. Toutefois, des hommes politiques qui avaient exercé des

responsabilités gouvernementales dans le passé ont pris leurs

distances par rapport à la stratégie de dissuasion de la France et ont

épousé les thèses défendues par le mouvement dit Global Zero.

Ainsi, Michel Rocard qui participa naguère aux travaux de la

commission de Canberra sur l’élimination des armes nucléaires et

préfaça l’édition française du rapport qu’elle avait adopté en 1996,21

s’est prononcé à plusieurs reprises dans les médias pour l’abandon

de la force nucléaire stratégique (FNS) mais il s’est toujours heurté à

une opposition ferme des dirigeants français qui n’hésitaient pas à

qualifier ses initiatives d’irresponsables. Paul Quilès a lui aussi

répudié la politique dont il avait la charge lorsqu’il exerçait les

fonctions de Ministre de la Défense (1985-1986) et aujourd’hui il

19 Voir l’article de Raph A Cossa : « Global nuclear disarmament : too much,

too soon ? » - PacNet Newsletter, 17 avril 2009. L’auteur est le président du

Pacific Forum CSIS.

20 Un ouvrage qui fait le point de la réflexion catholique sur ce sujet vient de

paraître sous les auspices de l’Institut catholique de Paris, de la commission

Justice et Paix et de la section française du Mouvement Pax Christi : « La paix

sans la bombe ? Organiser le désarmement nucléaire » - Paris, Les Editions de

l’Atelier/Editions ouvrières, 2014

21 Voir « Rapport de la commission Canberra. Eliminer les armes nucléaires » -

Introduction de Michel Rocard – Paris, Editions Odile Jacob, 1997.

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

12

milite activement en faveur du désarmement nucléaire en liaison

avec le mouvement Global Zero, l’organisation des maires pour la

paix et le réseau des parlementaires pour la non-prolifération

nucléaire et le désarmement. Il a publié en 2012 un recueil de textes

qui plaident en faveur de l’abandon de la force nucléaire stratégique

et dénoncent le « mensonge français » d’une sécurité fondée sur la

dissuasion.22 Toutefois, il se garde bien d’aborder les problèmes que

soulève l’organisation de la sécurité dans un monde sans armes

nucléaires et ne précise pas les modalités du désarmement auquel la

France devrait se prêter. Renoncerait-elle unilatéralement à ses

capacités nucléaires pour inciter les autres à suivre son exemple ou

réduirait-elle progressivement son arsenal en application d’accords

de désarmement négociés dans un cadre multilatéral ? Ces questions

sont cruciales mais Paul Quilès les laisse sans réponse et préfère se

livrer à des incantations sur la nécessité et la faisabilité de

l’élimination totale des armes nucléaires sans avancer des arguments

solides à l’appui de sa thèse.

L’année suivante il a donné une forme plus ample à son plaidoyer

dans un livre publié en collaboration avec Bernard Norlain et Jean-

Marie Collin.23 Ses aperçus sur les « angles morts » de la dissuasion

et sur les risques de conflit dans un monde où les détenteurs de

l’arme nucléaire se sont multipliés et où des organisations terroristes

pourraient se doter de la bombe méritent d’être pris en

considération dans le débat en cours. Toutefois, on ne peut qu’être

indisposé par les jugements abrupts, voire téméraires qu’il porte sur

la politique de défense de la France et sur la compétence des

stratégistes qui ont posé ses fondations théoriques. Quant au

désarmement, dont le succès conditionne l’avènement d’un monde

sans armes nucléaires, il ne fait pas l’objet d’une analyse rigoureuse

et les 13 pages qui lui sont consacrées se bornent à paraphraser le

plan d’action de Global Zero en passant sous silence les difficultés

auxquelles se heurterait sa réalisation.24

22 Paul Quilès : « Nucléaire, un mensonge français. Réflexions sur le désarmement

nucléaire » - Paris, Editons Charles Léopold Mayer, 2012

23 Paul Quilès avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin : « Arrêtez la bombe ! » -

Paris, Editions le Cherche Midi, 2013. Bernard Norlain est général d’armée

aérienne (2S) et Jean-Marie Collin est le directeur pour la France du réseau

international des parlementaires pour la non-prolifération nucléaire et le

désarmement.

24 Les chapitres 8 et 9 évoquent respectivement « les difficultés du

désarmement » et « les voies possibles » (pp. 153-16). Le plan d’action de

Global Zero figure en annexe de l’ouvrage (pp.235-236)

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

13

D’autres personnalités politiques et militaires sont intervenues dans

ce débat et ont mis en question la stratégie de dissuasion de la

France en se référant implicitement à la philosophie dont se

réclame le mouvement Global Zero.25 Certes, le souci de se

conformer à l’esprit du temps a pu les inciter à faire écho à des

thèses soutenues par des stratégistes et des décideurs d’outre

Atlantique qu’on ne pouvait soupçonner d’avoir négligé les intérêts

de sécurité de leur pays lorsqu’ils participaient à l’exercice du

pouvoir. En outre, ils précisaient qu’en adhérant à la vision d’un

monde sans armes nucléaires, ils n’envisageaient pas de priver la

France des capacités dont elle s’était dotée pour faire face à toute

éventualité et notamment à une menace contre ses intérêts vitaux.

A leurs yeux, l’objectif ambitieux qu’ils s’étaient assignés ne pouvait

être atteint que par un désarmement progressif et équilibré et ils

reprochaient surtout au gouvernement de ne pas vouloir s’engager

dans cette voie sous prétexte que l’élimination des armes nucléaires

relevait de l’utopie.

Or la France avait démontré depuis la fin de la « guerre froide » son

attachement à la réglementation internationale des armements en

adhérant au traité d’interdiction totale des essais nucléaires (TICE)

et en réduisant le format de sa force nucléaire. En outre, le

Président de la République, Nicolas Sarkozy, avait exposé ses vues

sur la stratégie de dissuasion dans un discours prononcé à

Cherbourg, le 21 mars 2008, à l’occasion de la présentation du sousmarin

nucléaire lance engins (SNLE), « Le Terrible » et fait des

propositions en vue de relancer les négociations en vue du

désarmement.26 Ces propositions furent avalisées par le Conseil de

l’Union européenne, le 8 décembre 2008, et transmises au Secrétaire

général de l’ONU au moment où se tenait dans un hôtel parisien la

conférence inaugurale du Mouvement « Global Zero ».27 Certes, le

chef de l’Etat n’avait pas l’intention de renoncer à la dissuasion

25 Le texte le plus significatif à cet égard est la tribune libre parue dans Le Monde

du 15 octobre 2009 sous le titre : « Pour un désarmement nucléaire mondial,

seule réponse à la prolifération anarchique ». Elle était signée par Alain Juppé,

ancien Premier Ministre ; Bernard Norlain, général, ancien commandant de la

force aérienne de combat ; Alain Richard, ancien Ministre de la défense ;

Michel Rocard, ancien Premier Ministre.

26 Voir sur le site de l’Elysée : « Discours de M. le Président de la République.

Présentation du SNLE, Le Terrible. Cherbourg, vendredi 21 mars 2008 ».

27 Voir la « Déclaration sur le renforcement de la sécurité internationale »,

Conseil de l’Union européenne, Bruxelles, 11 décembre 2008 et les

commentaires parus respectivement dans Le Figaro du 8 décembre : « Sarkozy

veut relancer le désarmement nucléaire » et Le Monde du 10 décembre : « Le

désarmement nucléaire au coeur du débat transatlantique ».

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

14

qualifiée d’ « assurance vie de la nation » et se montrait sceptique

sur la valeur opératoire de l’« option zero » pour lutter contre la

prolifération. Mais il pouvait se prévaloir en matière de

désarmement d’initiatives qui témoignaient de sa volonté

d’accompagner la nouvelle politique annoncée par l’Administration

Obama. On peut donc s’interroger sur les raisons qui ont conduit

des membres de l’establishment politique et militaire français à

privilégier les thèses du Mouvement Global zero alors que le

discours américain auquel il faisait écho était ambivalent et que les

dissension apparues lors de la conférence de Paris de février 2010

ont sérieusement écorné son image.

Le Mouvement dit « Global Zero »

Le mouvement Global Zero a été créé en 2008 à l’initiative d’une

centaine de personnalités du monde politique et militaire, d’experts

des questions de sécurité et de représentants de la « société civile ».

L’objectif poursuivi était l’élimination des armes nucléaires par un

accord en bonne et due forme et la mise en place d’un système de

vérification adéquat. Le processus serait amorcé par une réduction

significative des arsenaux russes et américains qui représentaient

96% des charges nucléaires disséminées à travers le monde.

Ultérieurement, les autres puissances nucléaires s’imposeraient des

contraintes équivalentes en application d’accords négociés dans un

cadre multilatéral et l’on s’acheminerait ainsi par étapes vers un

monde sans armes nucléaires. Enfin, la gestion internationale du

cycle du combustible nucléaire empêcherait le détournement des

activités nucléaires pacifiques à des fins militaires. Dans un appel

adopté le 17 octobre, les membres fondateurs avaient établi une

feuille de route et prévu que le but pourrait être atteint en 2020.

Une conférence au sommet devait se réunir au début de l’année

2010 pour entériner les conclusions d’une commission russoaméricaine

chargée d’établir un partenariat pour l’élimination des

armes nucléaires et mobiliser l’opinion publique au service de cette

cause.

Cette conférence s’est tenue à Paris du 2 au 4 février 2010 et elle a

bénéficié d’une large couverture médiatique en raison de l’actualité

de la question débattue, de la notoriété des principaux participants

et de la caution que lui apportèrent les Présidents russe et

américain, le Premier Ministre britannique et le Secrétaire général de

l’ONU. Toutefois, les messages de soutien adressés à la conférence

n’avaient pas tous la même tonalité. Ainsi, les Présidents Obama et

Medvedev, tout en adhérant à l’idée d’un monde sans armes

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

15

nucléaires, faisaient état des obstacles à surmonter et des conditions

à remplir pour assurer le succès de l’entreprise tandis que M. Ban

Ki-moon mettait l’accent sur la nécessité de parvenir à un

désarmement nucléaire mondial et considérait que global zero

n’était pas seulement un slogan mais un objectif tangible. Quant à

M. Gordon Brown, il se montrait optimiste sur les chances de

l’élimination des armes nucléaires tout en admettant que le chemin

à parcourir serait long et périlleux.

Ces propos bienveillants, sinon complaisants à l’adresse des

organisateurs de la conférence de Paris n’ont pas empêché les

débats de prendre dès le début un tour polémique. Les principaux

points de divergence portaient sur le sort réservé aux armes

nucléaires tactiques (ANT) dans les négociations sur le

désarmement et sur la politique à suivre pour empêcher la

dissémination des armes nucléaires au Moyen-Orient.

Dans son intervention du 2 février, le Ministre des Affaires

étrangères de la Suède, Carl Bildt, avait pressé la Russie et les Etats-

Unis de réduire substantiellement leurs stocks d’ANT en Europe et

plus particulièrement celles déployées aux confins orientaux de

l’Union Européenne (UE). Cette exhortation suscita une réplique

vigoureuse de l’ancien Secrétaire d’Etat, George Shultz, qui mit en

cause la politique de la Russie à laquelle il reprochait d’accroître son

stock d’armes nucléaires tactiques28 et d’envisager leur emploi sur

les champs de bataille. Le sénateur russe, Mikhail

Margelov, contesta la véracité des allégations américaines et assura

que son pays était prêt à réduire les stocks existants après la

conclusion d’un nouvel accord sur la réduction des armements

stratégiques. Par delà cette querelle, il convient de rappeler que les

ANT n’ont pas été prises en compte jusqu’à présent dans le cadre

des négociations dites START et que leur réduction n’est

concevable que si l’on corrige simultanément les déséquilibres au

plan des forces armées conventionnelles. 29

Par ailleurs, le programme nucléaire iranien a fait l’objet d’une

controverse à la suite d’une déclaration de George Shultz qui

28 Au cours du débat suscité par l’intervention de Carl Bildt, Richard Burt, un

diplomate qui avait participé aux négociations sur la maîtrise des armements

sous l’Administration Reagan avait indiqué que la Russie disposait d’au moins

7000 ANT alors que les Etats-Unis n’en avaient déployé qu’une centaine en

Europe.

29 Voir l’article de David Gardner : « Nuclear stars move towards benign

alignement » - Financial Times, 4 février 2010

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

16

contestait la légitimité de l’enrichissement de l’uranium par Téhéran

au motif que le pays possédait en abondance du gaz et du pétrole et

pouvait se passer de la filière nucléaire pour satisfaire ses besoins

énergétiques. La reine Noor de Jordanie s’est insurgée contre ce

propos et a fait observer qu’on ne pouvait imposer des sanctions à

l’Iran, tout en ignorant les capacités militaires d’autres nations. A

ses yeux, tous les Etats de la région devaient être traités sur un pied

d’égalité. Comme l’Etat d’Israël était visé en l’occurrence, George

Shultz prit son parti et fit valoir qu’il ne pouvait se défaire de son

armement puisqu’il était entouré d’ennemis qui contestaient son

droit à l’existence. En revanche, les ambitions nucléaires de l’Iran

devaient être contenues à tout prix et si les sanctions étaient

inopérantes on aurait recours à d’autres moyens pour l’amener à

résipiscence.

Ce désaccord ne pouvait que faire naître des doutes sur les chances

de réalisation du programme global zero puisque dans un domaine

aussi crucial que celui de la lutte contre la prolifération les positions

de l’ancien Secrétaire d’Etat américain et de la reine de Jordanie

étaient aux antipodes. En tout cas ce n’est pas en mettant en cause

le « droit inaliénable de toutes les parties au TNP d’utiliser l’énergie

nucléaire à des fins pacifiques » (article IV) qu’on pouvait espérer

consolider le régime de non prolifération et le « deux poids, deux

mesures » dans l’évaluation des capacités nucléaires des Etats de la

région rendait improbable la création d’une zone exempte d’armes

nucléaires (ZEAN) dont le principe avait été approuvé par la

conférence d’examen et de prorogation du TNP en 1995.

S’agissant de la possibilité de parvenir à l’élimination totale des

armes nucléaires en l’espace de vingt ans, les illusion que l’on

pouvait nourrir à cet égard se sont dissipés après l’intervention de

Mme Ellen Tauscher, sous-secrétaire d’Etat pour la maîtrise des

armements et la sécurité internationale et l’interview accordée à

l’Agence Interfax par le Président de la commission des affaires

internationales de la Douma, M Konstantin Kosachyov. En

exposant, le 3 février, la position du gouvernement américain, Mme

Tauscher a salué la vision du Président Obama d’un monde sans

armes nucléaires mais elle n’a pas dissimulé que la réalisation de ce

projet était une entreprise de longue haleine et que le but ne serait

sans doute pas atteint dans les délais prévus par le mouvement

global zero. Comparant le désarmement nucléaire avec le Graal, elle

estimait que sa quête n’avait de sens que si elle contribuait au

renforcement de « notre sécurité nationale ». Aussi les étapes à

franchir pour atteindre l’objectif final devaient-elles davantage

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

17

retenir l’attention que le but que l’on s’était assigné. Ce qui

importait en définitive était l’adoption de mesures concrètes

susceptibles de renforcer la sécurité des Etats et de contribuer à la

stabilité de l’ordre international.

De son côté, M. Konstantin Kosachyov, a exprimé des réserves sur

les perspectives ouvertes par la conférence de Paris et estimé que si

l’élimination des armes nucléaires était une idée séduisante, elle

avait peu de chances de se concrétiser à moyen terme. Selon lui, le

plan d’action en quatre étapes adopté à l’issue de la conférence

n’était pas réaliste car il ne pouvait pas être appliqué d’une manière

satisfaisante avant l’échéance fixée en 2030. Par ailleurs, M.

Kosachyov rejoignait les préoccupations de Mme Tauscher en

affirmant que le désarmement n’était pas une fin en soi et qu’il

fallait le juger en fonction de sa contribution au renforcement de la

sécurité internationale. Or la Russie était particulièrement sensible à

cet aspect du problème et redoutait que des décisions hâtives en

matière de désarmement pourraient modifier l’équilibre des forces à

son détriment, « en raison de son infériorité au plan des forces

conventionnelles, de la militarisation de l’espace et de l’existence de

mécanismes de sécurité collective tels que l’OTAN ».30

De prime abord, la position de la France n’était pas facile à

défendre dans cette enceinte car ses dirigeants ne faisaient pas

mystère des réserves que leur inspirait le programme global zero. A

leurs yeux la dissuasion nucléaire conservait sa validité dans un

contexte stratégique mondial lourd d’incertitude.31 En outre, Paris

contestait l’idée selon laquelle la réduction des arsenaux des grandes

puissances entraînerait le ralentissement des programmes nucléaires

des autres pays. Enfin, l’abolition des armes nucléaires apparaissait

dans la meilleure des hypothèses comme un objectif lointain et il

était préférable de faire porter l’effort sur la négociation de mesures

concrètes qui avaient des chances d’être appliquées à court ou à

moyen terme. C’est dans cet esprit que le Secrétaire général du Quai

d’Orsay, M. Pierre Sellal, s’est exprimé le 2 février devant les

participants de la conférence.

30 « Global Zero deserves attention but must not be overestimated » - Interfax, 4

février 2010

31 Selon Le Figaro du 3 février 2010, un diplomate français aurait fait ce

commentaire en marge de la conférence : « Le rêve de vivre dans un monde

sans armes, un monde angélique, est un rêve que l’humanité poursuit depuis

toujours et que l’on ne peut qu’applaudir. Se passer de l’arme nucléaire alors

qu’elle existe toujours dans la panoplie et que d’autres pays la possèdent me

paraît en revanche risqué »

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

18

Selon lui, la priorité devait être accordé à la recherche d’une

solution diplomatique au problème iranien car si l’Iran accédait à

l’arme nucléaire il en résulterait « une cascade de prolifération dans

la région et une anarchie nucléaire dans le monde, qui mettra fin au

rêve d’un monde dénucléarisé ». Soulignant ensuite l’écart entre la

rhétorique du désarmement et sa mise en oeuvre, il affirma que les

« vraies mesures de désarmement sont basées sur des faits et pas

seulement sur des paroles ». Or la réalité était décevante puisque les

négociations START avaient été interrompues et que les Russes et

les Américains venaient seulement de s’entendre sur le principe de

leur reprise. Par ailleurs, le TICE n’était toujours pas entré en

vigueur et la paralysie de la conférence de Genève sur le

désarmement rendait problématique la conclusion à bref délai d’un

traité sur l’arrêt de la production de matières fissiles à des fins

militaires. La France, quant à elle, avait donné l’exemple en matière

de désarmement nucléaire en renonçant à la composante terrestre

de la FNS, en diminuant d’un tiers sa composante aéroportée, en

réduisant le nombre de ses têtes nucléaires et en démantelant ses

centres d’essais nucléaires. Il appartenait donc aux autres puissances

nucléaires de s’engager dans la même voie et de réduire leurs

arsenaux pour « arriver à la stricte suffisance ». Quant à

l’élimination totale des armes nucléaires elle aura lieu quand « les

conditions de sécurité et politiques seront réunies ».

Ce discours a pu décontenancer l’auditoire auquel il s’adressait et

susciter des réactions négatives de la part des ténors du

mouvement. Ainsi Richard Burt, a manifesté son dépit en déclarant

que « la position française était davantage déterminée par des

« réflexes émotionnels et psychologiques hérités de la tradition

gaullienne que par la défense des intérêts nationaux ». Toutefois il

estimait qu’elle pourrait « évoluer dans le temps, si nous trouvons le

moyen de multilatéraliser l’effort en ralliant les Russes et les

Chinois ».32 Il excluait en tout cas l’éventualité du ralliement de la

France à un programme auquel la Russie n’adhérait que du bout des

lèvres. Par ailleurs, des voix se sont élevées en marge de la

conférence de Paris pour critiquer la politique américaine et

souligner le contraste entre un discours irénique prônant

l’élimination totale des armes nucléaires et une pratique tendant à

32 Voir les articles consacrés à la conférence global zero de Paris par Isabelle

Lasserre : « Désarmement nucléaire : Paris résiste à l’option zéro » - Le Figaro, 3

février 2010 et Natalie Nougayrède : « Paris réticent face à l’élimination de

l’arme nucléaire » - Le Monde, 3 février 2010

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

19

augmenter les crédits affectés à leur modernisation.33 A cet égard,

l’appréciation formulée par Leo Michel, professeur à la National

Defense University de Washington, lors d’un débat organisé par à la

Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) était

particulièrement topique : « Pour Barack Obama, un monde

dénucléarisé n’est qu’une vision à long terme. En face il y a la

réalité, la nécessité de rassurer nos alliés et de maintenir pour

l’instant une dissuasion efficace ».34

En définitive, la position de la France telle qu’elle a été exposée par

le Secrétaire Général du Ministère des Affaires étrangères pouvait

difficilement être récusée par le mouvement global zero dès lors

que les porte-parole des Etats-Unis et de la Russie étalaient leurs

divergences à la conférence de Paris et exprimaient des doutes sur

la possibilité de parvenir à l’élimination totale des armes nucléaires.

En outre, l’approche pragmatique préconisée par la France ne se

distinguait pas fondamentalement de celle des deux grandes

puissances nucléaires qui mettaient elles aussi l’accent sur l’adoption

de mesures concrètes en vue de progresser sur la voie du

désarmement sans trop se soucier de la manière dont l’objectif final

pourrait être atteint. En revanche, le gouvernement français estimait

que ce n’est pas en faisant miroiter aux yeux de l’opinion publique

l’utopie d’un monde sans armes nucléaires que l’on servait la cause

du désarmement mais en abordant de front les problèmes qu’il

soulève et en tentant de les résoudre en veillant à ce que la

réductions des forces armées et des armements soit progressive et

équilibrée et qu’à chaque étape du processus la sécurité de toutes les

parties contractantes soit garantie. Or l’expérience a démontré

qu’on ne peut pas déterminer à l’avance la durée des négociations

nécessaires pour parvenir à un accord et qu’il est téméraire

d’envisager l’élimination totale des armes nucléaires à l’horizon

2030. En fixant cette échéance le mouvement global zero a fait un

pari audacieux qui a peu de chances d’être gagné et la crédibilité de

son action risque d’en pâtir durablement.

33 Voir notamment l’article de Greg Mello : « The Obama disarmament

paradox » - Bulletin of the Atomic Scientists , 4 février 2010.

34 Voir l’article de Isabelle Lasserre : « Désarmement nucléaire : l’objectif 2030

de Global Zero » - Le Figaro, 5 février 2010

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

20

Le débat sur la dissuasion après l’accession de la

gauche au pouvoir

Après les élections présidentielles et législatives du printemps 2012

et l’accession de la gauche au pouvoir, le gouvernement socialiste a

maintenu la continuité de la politique de sécurité et de défense de la

France et a réaffirmé son attachement à la dissuasion nucléaire. A

cet égard, le geste du Président de la République d’effectuer, le 4

juillet, une plongée à bord du SNLE, « Le Terrible », au large de

Brest a revêtu une valeur symbolique très forte. Peu avant, il avait

désavoué Michel Rocard qui avait déclaré sur la chaîne de télévision

BFMTV, le 19 juin, que « la suppression de la force de dissuasion

permettrait d’économiser par an 16 milliards d’euros qui ne servent

absolument à rien ». Dans une déclaration faite le lendemain en

marge de la conférence de Rio sur la terre, François Hollande fit la

mise au point suivante : « Renoncer à la dissuasion nucléaire pour

des raisons d’économie budgétaire n’est pas aujourd’hui la position

de la France. Je me suis engagé devant les Français pour préserver

la dissuasion nucléaire parce que c’est un élément qui contribue à la

paix. Il y a des négociations et une discussion sur le désarmement

nucléaire. La France doit y prendre toute sa part et nous le

ferons »35 Cette ligne était confirmée l’année suivante par l’adoption

d’un livre blanc sur la défense et la sécurité nationale préfacé par le

Président de la République.36 Il y énonçait les trois priorités de la

stratégie française – la protection, la dissuasion et l’intervention - et

soulignait leur interdépendance.

S’agissant de la dissuasion nucléaire, le Livre Blanc ne laisse planer

aucun doute sur la volonté du gouvernement de persévérer dans la

voie où la France s’était engagée sous la présidence du général de

Gaulle. On y proclame la nécessité de détenir une force nucléaire

pour « empêcher toute agression contre le territoire national » et

écarter toute menace de chantage que « certaines puissances

nucléaires de droit ou de fait pourraient être tentées d’exercer en

cas de crise internationale contre nous et nos alliés ». En outre, la

France, qui a réintégré les structures du commandement militaire de

l’OTAN, se doit de respecter les engagements énoncés dans le

concept stratégique adopté en novembre 2010 à Lisbonne. Celui-ci

réaffirme « le rôle des armes nucléaires en tant que garantie

35 Voir les commentaires de Jean Guisnel : « Dissuasion : Michel Rocard remet

les pieds dans le plat » - Le Point, 21 juin 2012 et de Nathalie Guibert : « En

France, la rigueur rouvre le débat sur la dissuasion » - Le Monde, 23 juin 2012

36« Livre Blanc. Défense et Sécurité nationale 2013 » - Paris, La Documentation

française, mai 2013

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

21

suprême de la sécurité et pilier de la doctrine de défense de

l’alliance » et rappelle qu’aux termes de la déclaration d’Ottawa du

19 juin 1974 les « forces nucléaires françaises et britanniques jouent

un rôle dissuasif propre contribuant au renforcement global de la

dissuasion de l’alliance ». Enfin, un lien étroit est établi entre la

dissuasion nucléaire et la capacité d’intervention sur des théâtres

extérieurs : une force de dissuasion qui ne prendrait pas appui sur

des forces conventionnelles perdrait de sa crédibilité puisque la

France ne serait plus en mesure de « défendre ses intérêts

stratégiques et d’honorer ses alliances ». On conçoit que cette

réaffirmation de la doctrine traditionnelle ait ravivé la flamme des

opposants à l’arme nucléaire mais on observe également un

élargissement du débat sur la dissuasion et une diversification des

arguments mis en avant par ceux qui en contestent la pertinence ou

préconisent son adaptation au nouveau contexte international.

L’ancien Ministre de la défense, Paul Quilès, et le général Bernard

Norlain, ont réagi avec véhémence en déplorant le « conformisme

et l’archaïsme intellectuel » des déclarations officielles et en

regrettant que la France se tienne à l’écart du « mouvement de

dénucléarisation générale ». Toutefois, le général Norlain ne

dissimule pas son désenchantement et laisse entendre que l’agitation

entretenue par le mouvement global zero pourrait être vaine

puisque toutes les puissances nucléaires continuent de moderniser

leurs arsenaux et que les Etats-Unis ne font pas exception à la règle.

En outre, il prend acte du fait que sa voix est isolée au sein de la

corporation des officiers qui n’osent pas mettre en question le

dogme de la dissuasion et ne perçoivent pas la signification du

désarmement dans la perspective de la lutte contre la prolifération.

Enfin, pour dissiper tout malentendu, il s’inscrit en faux contre des

mesures unilatérales et précise que l’élimination totale des armes

nucléaires interviendrait dans le cadre d’un « traité de désarmement

général et complet sous un contrôle international strict et

efficace ».37

L’ancien Ministre de la Défense, Hervé Morin, s’est prononcé lui en

faveur d’une réduction du format de la force nucléaire stratégique et

a proposé de l’amputer de sa composante aéro-terrestre, la nécessité

de délivrer un ultime avertissement à l’adversaire ne s’imposant plus

dans le nouveau contexte stratégique. Il ne conteste pas la fonction

37 Voir l’interview du général Bernard Norlain par Jean Guisnel - Le Point, 15

juillet 2012. Dans une tribune libre parue dans Le Monde du 29 octobre 2011, le

général Norlain s’était exprimé d’une manière plus abrupte : « L’arme nucléaire

est inutile et coûteuse. Se débarrasser d’un danger pour la planète »

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

22

dissuasive de l’arme nucléaire mais estime que la force océanique

stratégique (FOST) est suffisante pour répondre aux besoins de la

dissuasion « tant qu’il y aura des menaces potentielles pour notre

sécurité ultime ».38 Par ailleurs, l’abandon de la « deuxième

composante » de la force nucléaire permettrait de réaliser des

économies qui pourraient être affectées au renforcement des forces

conventionnelles et contribueraient ainsi au maintien de l’équilibre

d’ensemble sur lequel repose la politique de défense et de sécurité

de la France. Hervé Morin se soucie également de la place du

désarmement dans la lutte contre la prolifération, celle-ci ne

pouvant être enrayée que si les puissances dotées de l’arme

nucléaire engagent une « marche collective vers son bannissement ».

Il appartient aux Russes et aux Américains de faire les premiers pas

dans cette direction mais les autres puissances nucléaires devront se

joindre à eux lorsque les conditions de leur participation à une

négociation multilatérale seront réunies.39

Quant aux prises de position du général Vincent Desportes sur la

stratégie de dissuasion, elles reflètent les préoccupations de l’armée

de terre qui craint que les restrictions budgétaires se traduisent par

un affaiblissement des forces conventionnelles. A ses yeux, la

« sanctuarisation des crédits nucléaires » risque de porter un coup

fatal aux forces de projection qui permettent à la France « d’agir

d’une manière autonome dans l’espace géographique qui

correspond à ses intérêts sécuritaires, l’Europe, le bassin

méditerranéen et l’Afrique jusqu’u golfe de Guinée ». Faute de

maintenir cette capacité, la France serait réduite à ne mener dans la

durée que « des opérations dont les Etats-Unis valideraient le

principe » et condamnée à ne fournir qu’une « force d’appoint au

sein d’une coalition ».40 Il faudrait donc redimensionner l’arsenal

nucléaire et affecter les économies réalisées au maintien des

« capacités d’action conventionnelles nécessaires à la logique globale

38 Ce point de vue est contesté par Philippe Wodka-Gallien : « Supprimer la

composante aérienne c’est affaiblir le message de la dissuasion, fissurer

délibérément la stratégie de défense nationale et, par le vide capacitaire ainsi

créé, s’interdire de faire évoluer notre stratégie en fonction de situations futures

inédites » - Voir son article : « Pérennité des forces aériennes stratégiques

françaises » - Revue Défense Nationale, N° 766, janvier 2014

39 Interview de Hervé Morin par Jean Guisnel : « Engageons une marche

collective vers e bannissement de l’arme nucléaire » - Le Point, 18 décembre

2013

40 Voir la tribune libre de Vincent Desportes dans Le Monde du 10 avril

2013 : « L’armée française ne peut intervenir partout. Fixons des zones

d’intervention spécifiques ».

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

23

de la dissuasion »41 Ainsi pourrait-on concilier les exigences d’une

stratégie de l’action pour la gestion des crises internationales et la

préservation de l’ultime recours en cas de menace contre les intérêts

vitaux de la nation. Si le général Desportes aborde de front les

problèmes que soulève l’adaptation de la politique de défense et de

sécurité de la France au nouveau contexte stratégique, il ne semble

pas accorder la même attention au rôle qu’elle pourrait jouer dans la

relance des négociations en vue du désarmement.

Propos final

Les considérations qui précèdent ne permettent pas de spéculer sur

le dépérissement à moyen terme des stratégies nucléaires des

grandes puissances et force est de constater que les risques de

l’élargissement du club atomique se sont accrus depuis la fin de

l’ordre bipolaire. Contrairement à une idée reçue, la fin de

l’antagonisme Est-Ouest et la disparition de la menace soviétique

ne nous ont pas fait entrer dans un monde post-nucléaire mais ont

ouvert une « seconde ère de l’âge atomique » On conçoit donc que

la France à l’instar des autres puissances nucléaires se soucie de

conserver et de moderniser un outil militaire qui garantit la défense

des intérêts vitaux du pays, sauvegarde l’identité nationale,

contribue à la stabilité régionale et permet de se prémunir contre les

incertitudes de l’avenir.

En revanche, l’affichage d’une stratégie de dissuasion nucléaire est

difficilement compatible avec une politique active de nonprolifération

car on ne peut « empêcher l’accession de nouveaux

Etats au cercle nucléaire qui si celui-ci prépare en même temps sa

propre disparition. Comment prétendre interdire aux autres, sauf

renonciation volontaire de leur part, ce que l’on se permet à soimême

».42 Or le caractère discriminatoire du TNP est de plus en

plus vivement ressenti par les Etats non dotés de l’arme nucléaire

qui reprochent aux puissances nanties le non respect de

l’engagement pris en 2000 de tendre vers l’élimination complète de

leurs arsenaux stratégiques. C’est pour dissiper leurs préventions

que le président Obama et des personnalités américaines de haut

41 Voir Vincent Desportes : « L’efficacité de la dissuasion suppose la cohérence

d’ensemble » - Revue Défense Nationale, N°758, mars 2013 et « Les conséquences

opérationnelles et stratégiques de la LPM » - Revue Défense Nationale, N° 764,

novembre 2013

42 C’était la position exposée par le Ministre des Affaires étrangères, Maurice

Couve de Murville dans un discours prononcé le 3 novembre 1964 devant

l’Assemblée nationale.

Défense & Stratégie N°34 – Hiver 2013/2014

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rang ont imaginé d’instrumentaliser le thème du global zero mais il

ne semble pas que la campagne menée à la suite de l’appel lancé par

la conférence de Paris, en février 2010, ait produit les effets

escomptés.

Il faut donc s’attendre à des affrontements entre pays nantis et pays

dépourvus lors de la conférence d’examen du TNP de 2015 et l’on

se rendra peut-être à l’évidence que le régime de non-prolifération

institué à la fin des années 1960 n’est plus adapté aux nouvelles

réalités de la vie internationale. On se souvient que le général

Lucien Poirier dont les écrits sur la stratégie théorique font autorité

et qui a notamment exercé sa réflexion sur le devenir des forces

nucléaires après la fin de la guerre froide avait préconisé en matière

de prolifération une approche différente de celle à laquelle on est

accoutumé puisqu’elle tendait à la mise en oeuvre d’une stratégie des

intérêts partagés fondée sur l’émergence d’une « culture nucléaire

universelle ».43 Tout récemment, l’amiral Jean Dufourcq a lui aussi

dénoncé les effets pervers que la lutte contre la prolifération a

introduit dans la « signalétique dissuasive » après la fin de la guerre

froide et mis en question le « culte de la non-prolifération » qui

aurait empêché l’établissement d’un équilibre stratégique stable au

Moyen-Orient.44

Il convient donc de trouver d’autres biais pour garantir la stabilité à

« l’ère de la désorganisation massive » et réfléchir aux conditions de

l’instauration d’un nouvel ordre nucléaire dont la logique serait

différente de celle qui a présidé à la conclusion du traité de non

prolifération.45 En France, l’ouverture d’un débat approfondi sur la

dissuasion et sur son articulation avec la problématique du

désarmement et de la défense européenne s’impose d’autant plus

que la fin de la stratégie nucléaire n’est pas pour demain et que

l’élimination complète des armes nucléaires est hors de portée. Les

observations présentées par Dominique David en conclusion du

dossier sur la dissuasion publié par l’IRSEM46 fixent le cadre d’un

tel débat et pourraient servir d’aiguillon à l’élaboration d’une

43 Lucien Poirier : « La crise des fondements » - Paris, Economica, 1994. Voir la

section intitulée : « Sur le désarmement et la prolifération : la dialectique localglobal

» pp. 101-107

44 Voir son étude : « Les signaux de la dissuasion stratégique » dans le dossier

réalisé par l’IRSEM sous la direction de Jean-Christophe Romer et Thierry

Widemann - Les champs de Mars, N°25, hiver 2013, La Documentation française

45 Voir l’article stimulant de Pierre Hassner : « Régulation et stratégie : l’ère de

la désorganisation massive » - Revue Défense Nationale, N° 758, mars 2013

46 « Dix remarques sur la dissuasion, le nucléaire et la France » par Dominique

David - op. cit., La Documentation française

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politique de sécurité coopérative fondée sur la détention d’une

capacité de dissuasion minimale dans un monde où la menace

nucléaire restera latente puisque l’arme nucléaire ne peut pas être

« désinventée ».

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